La quête du record personnel du nombre de pays que l’on visite m’exaspère. Je vous explique pourquoi. « Après avoir visité plus de 100 pays, je peux dire que j’ai de l’expérience ». C’est l’une des phrases « record » que j’ai pu lire récemment et c’est certainement celle de trop, celle qui m’a fait rédiger cet article. Le blogueur en question s’exprimait sur les 10 pays qu’il avait le moins aimé. Nombre de clichés y étaient relatés sur les capitales, à croire qu’il n’avait pas mis les pieds dans le pays. « La Bosnie, c’est nul, Sarajevo, c’est triste et pesant à cause de la guerre » . 

Et ce record personnel à sans cesse dépasser, ils sont nombreux à le clamer sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, je traverse mon 53ème pays, yeah! Le nombre de pays visités rythme une course effrénée à la quête du « tout voir, tout tester, tout cocher ». Ce n’est pas pour rien que les cartes du monde à gratter font un carton…

Ce qui m’étonne énormément, c’est que globalement, les voyageurs sont des gens ouverts sur le monde et en quête de découvertes. Ils aiment la nature, les paysages de ouf, les randonnées ou encore la découverte. Ils clament régulièrement leur affection pour les régimes bio, alternatifs, le Do It Yourself. Puis, ils font gaffe à notre planète. Bref, ils ont tout pour me faire kiffer !

Une fois le voyage en question, les bonnes intentions s’envolent

On oublie que l’avion détruit l’environnement, le tourisme de masse aussi. On part du principe qu’il vaut mieux aller voir un lieu avant qu’il ne soit détruit – envahi – pollué – détérioré – cassé par le tourisme de masse, comme c’est le cas souvent pour Venise ou encore l’Islande. Alors, on veut tout voir avant qu’il ne soit trop tard, accélérant ainsi ce « trop tard ». Wow, le cercle vicieux un peu !

Cette quête du record chiffré à tout prix m’échappe. Si on me demandait combien de pays j’ai visité actuellement, je serais incapable d’y répondre spontanément. D’ailleurs, il me faudrait mener une telle réflexion que je ne saurais donner un chiffre précis. Alors, hum, j’ai visité Dublin, il y a 10 ans, pendant deux jours. Il a plu tout le temps que j’y étais, alors, on est resté à l’appart’ du pote que l’on avait rejoint. Puis-je dire que j’ai « fait » l’Irlande ? Oui, parce qu’au-delà de voir, on « fait » aussi les pays (autre vaste sujet).

Le voyage perd tout son sens si on doit le chiffrer !

Dans un sens, c’est génial que « tout le monde » puisse voyager. C’est génial que l’on soit si connecté et que les billets d’avion soient si accessibles. Le voyage n’a plus rien de luxueux et c’est tant mieux. Seulement, voilà, je ne comprends pas pourquoi il faut forcément partir pour des destinations lointaines, juste pour cocher une case dans sa to-do-list.

Qui dit chiffre et record, dit des délais à respecter. On dénombre environ 200 pays dans le monde. Oui, un Etat, c’est un concept flou, alors je ne me risque pas à donner un chiffre exact. Imaginons donc que vous vouliez faire tous les pays du monde, il vous faudra vous y mettre.

À moins de ne faire comme Cassie (oh non, pas elle, je m’étais jurée de ne jamais en parler, rooh et puis zut). Cette fille a pourri mon feed Facebook pendant plusieurs semaines. Cette américaine, auto-proclamée égérie de la paix, fière d’avoir battu un record de « j’ai fait tous les pays du monde en un an et demi », est partie demander aux afghans s’ils aimaient les américains. Oui, je vous jure que c’est vrai, elle en a même fait une vidéo! Moyenne du nombre de jours par pays : 2,5. Si on parle de chiffres donc, ça ne fait pas beaucoup de temps pour visiter, rencontrer, découvrir, capter, s’imprégner de la culture. Bref, voyager quoi.

En fait, ce qui m’inquiète, ce n’est pas tant cette fille. Ce qui m’inquiète, c’est le buzz qu’elle a fait, avec de nombreux articles vantant clairement son exploit. Un exploit ? Sérieusement ? Franchement, ce que je trouve admirable, c’est son côté business. Elle a réussi à lever une somme astronomique auprès des marques pour son projet. C’est là, son exploit. Le reste, c’est du marketing et des heures de vol.

Pourquoi vouloir remplir une check-list ?

Ai-je visité la France ? Pas du tout ! J’ai pourtant fait un tour de France pour mon ancienne boîte, je suis passée dans près de 30 villes. J’ai visité, un peu, à chaque fois. Je suis aussi allée en vacances par ci, par là. Je l’ai traversée 3 fois à vélo, y ait parcouru 10 000km entre l’EuroVelo 6, la Vélodyssée, la Scandibérique, la Véloscénie, l’Avenue Verte, etc., etc. Pourtant, il me semble que la France est un pays mixé, varié, où les cultures évoluent. Entre la Bretagne, l’Alsace et la région PACA, je crois que l’ambiance est très différente. Et ne parlons pas de Paris, qui, comme toutes les capitales, concentre une culture bien à part, incomparable avec le reste de la France. Donc, non, je ne la connais pas !

Si je donne volontairement la France comme exemple, c’est parce que cette diversité que l’on connaît tous, vous la retrouvez ailleurs. Dans tous les pays. Sauf s’ils sont petits, comme le Vatican ou Monaco. Globalement, les anglais sont différents des écossais. Les bavarois ont clairement une culture qui leur est propre. Les « gens de la côte » n’ont rien à voir avec les montagnards. Les italiens du nord ne comprennent rien quand les siciliens parlent. L’expérience d’un pays ne peut donc pas se résumer en quelques jours. J’ai vécu 4 mois en Espagne, je n’arriverais même pas à mettre ce pays dans ma check-list si je la tenais, tellement j’ai l’impression qu’il y a tant à découvrir encore !

Finalement, pourquoi vouloir tout faire, maintenant, tout de suite ?

Pourquoi cette course frénétique au record personnel ? Qu’est-ce-qui nous pousse à chercher à faire tant de choses ? Je pense que ce sont les images que l’on voit passer assorties à l’accessibilité financière et à notre curiosité. Oui, tous les pays donnent envie et désormais, tous sont partagés sur les réseaux, diffusés largement dans les médias. C’est magique, les paysages ou les villes nous donnent qu’une envie : prendre un billet d’avion pour partir les découvrir. Même si, souvent, la réalité est différente et que l’on se retrouve au milieu d’une masse de touristes venus faire comme nous.

Il y a cette impression que si on ne le fait pas maintenant, ça n’arrivera jamais. Je le ressens beaucoup dans les paroles des voyageurs avec qui nous échangeons. Un an de break à consommer des paysages avant de reprendre le cours de nos vies ! Je dirais qu’il vaudrait peut-être mieux faire un grand voyage, une fois de temps à autre, pour prendre le temps de s’imprégner d’un pays. J’ai conscience que ce n’est pas toujours compatible avec les vies de chacun et que c’est un discours de privilégiés. Toutefois, nous avons beaucoup trop appris à envier les destinations lointaines.

En voyage à vélo, même en étant lent, même en vivant les moments où les cultures se mixent, même en restant en Europe, on se prend des chocs culturels. Ça m’est arrivé en Albanie, où, quelques kilomètres après avoir passé la frontière, j’ai réalisé qu’aucune femme n’était aux terrasses des cafés de la ville où nous nous trouvions. J’étais complètement perturbée. Ai-je le droit de m’asseoir ? Je précise, je ne dis pas que le voyageur à vélo vaut mieux, que le voyage à vélo est le meilleur moyen de voyager, loin de là. Nombre d’entre nous recherchent également la performance et calculent tout ! Toutefois, la lenteur nous pousse forcément à visiter des lieux étonnants et à ressentir ces changements.

Alors, amis voyageurs, s’il vous plait, ralentissez !

Découvrez votre pays, les pays limitrophes et quand vous voyagez loin, prenez votre temps. Puis, si vous n’avez pas le temps de tout voir sur votre to-do-list, ce n’est pas grave. Chaque voyage réserve, heureusement, son lot de belles surprises ! Finalement, les meilleurs souvenirs de mon tour d’Europe sont déjà les lieux où nous étions loin des touristes. Je ne suis pas là pour donner des leçons, toutefois, j’aimerais que notre belle planète puisse nous accueillir encore longtemps. Et on ne part pas dans le bon sens avec ce sur-tourisme, cette philosophie du record.

Et vous, qu’en pensez-vous de tout ça ? Vous trouvez aussi que le monde va trop vite, au risque d’exploser ?

Les paysages de l'EuroVelo 6 en Allemagne

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