Les voyageuses à vélo en couple sont-elles invisibles ?

par | Mis à jour le 08/03/2025 | Nos réflexions sur le voyage | 2 commentaires

En cette semaine du 8 mars, j’avais envie d’aborder la thématique des femmes et du voyage à vélo. Un thème me tient particulièrement à cœur car c’est un sujet que l’on n’aborde jamais et qui me concerne personnellement : l’invisibilisation des voyageuses à vélo en couple hétérosexuel. 

De la préparation, au voyage et à la vie après le voyage à vélo, l’œuvre des femmes en couple est souvent minimisée. Peu valorisée dans les événements, peu considérée en voyage, porteuse souvent des projets, la femme oeuvre dans l’ombre bien souvent de son conjoint.

Un discours que l’on peut mettre en parallèle à la charge mentale et à la participation des femmes aux tâches principales liées au foyer. En bref, on a beau être des voyageur·se·s ouverts d’esprit, il semblerait que la déconstruction du patriarcat ait encore besoin de faire son petit bonhomme de chemin.

Les femmes en couple portent la préparation du voyage à vélo

En échangeant avec beaucoup de voyageuses à vélo ces dernières années, je me suis rendue compte que la préparation du voyage à vélo est souvent portée par les femmes. Pourtant, ce ne sont pas toujours elles qui sont à l’initiative du voyage. Bien souvent embarquées par un conjoint passionné de cyclisme, elles vont être actrices majeures de l’aventure et prévoir le trajet, les étapes, la réservation des hébergements, la recherche des lieux à visiter. Sans compter qu’elles vont devoir chercher à comprendre un milieu qui leur est parfois inconnu.

Cela est d’autant plus marqué lorsque l’on évoque les projets un peu plus poussés comme un projet qui va permettre de collecter des fonds pour une cause par exemple, les projets où il sera question de sponsoring… En échangeant avec de nombreuses femmes qui ont voyagé en couple, on se rend compte que finalement, c’est elles qui ont quasiment tout porté : monter le dossier, préparer le budget, chercher des sponsors, relancer tout le monde, créer le site, etc., leurs conjoints se laissant bien souvent prendre dans la vague. 

J’ai toujours été fière d’avoir une légère majorité de lectrices (51%) dans le milieu pourtant très masculin qu’est le voyage à vélo. Encore aujourd’hui, je suis fière de vulgariser ce domaine et de parler à celles qui comme moi ont été perdues au début. Mais, je vois aussi cette majorité sous un autre angle : celle de la charge mentale. 

Les femmes en couple sont invisibles en route

Pour rappel, Denni étant italien, nous vivons une partie de l’année en Italie. Quand on roule tous les deux, les cyclistes italiens qui me dépassent ne me disent jamais bonjour. Pourtant, lorsqu’ils arrivent au niveau de Denni, ils lui disent bien bonjour. Et si je suis en solo, ils me disent bonjour…

C’est quelque chose qui se passe très souvent dans de nombreux pays. Si en tant que femme en couple tu as le malheur d’intervenir, il n’est pas rare que l’homme avec qui nous sommes en train d’échanger répondre au conjoint et le fasse de manière très nette. En Albanie, les hommes semblaient même s’offenser lorsque je m’adressais directement à eux (même si les albanais sont absolument adorables par ailleurs).

Parce que l’extérieur appartient aux hommes et que les femmes se font discrètes dans les rues, nos rencontres se conjuguent la majorité du temps au masculin, quelque soit le pays. Cette invisibilité est donc d’autant plus marquée que les femmes se font rares dans les rues.

Lors de nos voyages au long cours, je me rappelle avoir plusieurs fois fait la remarque : “en fait Denni, tu rencontres des gens… Moi j’observe”. Pourtant, j’ai souvent été la plus à même de parler des langues étrangères : dans le couple, je suis celle qui maîtrise l’anglais ! Lors d’accueil chez les locaux, il n’a pas été rare que Denni aille visiter pendant que je m’occupais avec les femmes d’aider à la cuisine.  

C’est ainsi que le voyage à vélo m’a fait réaliser une chose : l’universalité du patriarcat et de la xénophobie (mais pour le second point, c’est un autre sujet qui ne nous concerne pas aujourd’hui). 

Les femmes en couple invisibilisées aussi dans les évènements

À l’occasion d’événements sur le voyage à vélo, il est souvent question du voyage à vélo au féminin. C’est sans doute un biais inconscient, mais je constate qu’une fois encore, la femme en couple n’est pas vraiment considérée ou invitée à intervenir. On fera quasiment systématiquement intervenir uniquement des voyageuses solo. C’est parfait et il est essentiel qu’elles interviennent. Mais s’il s’agit d’une table ronde, ce sera même une table ronde de femmes voyageuses à vélo en solo, entre femmes, etc. Encore une fois, la femme en couple ne sera présente qu’exceptionnellement. 

Pourtant vivre le voyage à vélo en couple en tant que femme, c’est faire face à des problématiques autres comme : 

  • avoir moins d’échanges avec les locaux
  • porter bien souvent le projet
  • se sentir un poids dans les couples où la différence de niveau est forte
  • être constamment dévalorisée (« heureusement, c’est votre conjoint qui porte tout le poids hein ? »)
  • quid de la charge de la contraception ?

Alors oui, il y a sans doute moins d’angoisses lorsque l’on installe le bivouac (étonnamment, un autre biais lorsque l’on aborde le voyage à vélo au féminin, c’est de surtout parler sécurité…), mais il y a tellement plus à dire !

Itinéraire cyclable - Italie - Emilie-Romagne

Je trouvais important de prendre la parole à ce sujet. Je pense que c’est bien de commencer à s’y intéresser. Ce n’est pas une situation si grave, elle est principalement frustrante et systémique, mais elle existe et je pense qu’elle ne colle pas au discours d’idéal de couple que l’on nous matraque. Quand on a une belle culture féministe, je peux même dire que ça nous pourrit parfois un peu le voyage.

Alors comment lâcher prise ? Apprécier pleinement le voyage à vélo en couple en ayant conscience de cette invisibilité ? Faut-il s’accorder des voyages solos ? Limiter les rencontres ? Trouver un équilibre entre les moments partagés avec les locaux et les moments en duo ? Accepter et s’accorder le temps du voyage pour décrocher de ses principes ?

Je pense que c’est en partageant nos expériences que l’on trouvera les meilleures réponses ! Pour ma part, c’est en trouvant refuge dans des endroits sauvages sans êtres humains ! Se perdre loin de tout, c’est ce que l’on préfère avec Denni finalement. Et quand je suis rechargée, j’apprécie mieux les « échanges » – même en tant que fantôme – avec les locaux 😀

Mila - rédactrice Un Monde à Vélo

À propos de l’autrice

Mila

En 2017, à l’occasion de son premier tour d’Europe à vélo, Mila commence à partager ses expériences de baroudeuse. Passionnée de photographie et engagée, elle lance le média Un Monde à Vélo. Son objectif : rassurer dans un discours ambiant du dépassement de soi et rendre la thématique du cyclotourisme accessible à tous et surtout à toutes. 

2 Commentaires
  1. Sarah

    Article qui pointe un sujet oh combien présent dans toutes les activités et sphères de la société.
    Je le vois aussi en trek avec mari et de façon beaucoup plus marquée dans l’entreprise que nous gérons tous les deux. Certains clients ne prennent même pas la peine de me dire bonjour ou répondent à mon mari quand je leur parle…
    Le féminisme a encore de nombreux combats à porter et de longues années devant lui pour y arriver.

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    • Mila

      Tout à fait, il y a des impacts de manière globale dans tous les secteurs. C’était un peu ce que je voulais pointer. On a beau être dans un domaine à priori « ouvert d’esprit », finalement on reporte ce qui se passe chez soi au voyage !

      Réponse

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